Robert Beauchemin, collaboration spéciale
Rassurez-vous, je ne
m'étendrai pas sur les vices et vertus de la rue Crescent, son
côté tapageur, bruyant, le tumulte de ses
habitués, les maisons où se restaurer ou, pire, se
bourrer dans tous les sens du terme.
Tout cela a (parfois) son charme: la cacophonie de la ville,
l'action, les grosses bagnoles, les chaînes en or, les
colorations voyantes... Bref, le théâtre de la vie
urbaine dans un concentré de tout ce qui fait la
spécificité et la mixité montréalaise.
Mais cette rue a un prix. Et souvent, le jeu n'en vaut pas la
chandelle, hélas.
Or, il y a quelques endroits qui se distinguent tout de
même sur cette voie de toutes les attitudes. En voici un qui ne
sert pas des platées rudimentaires ou des
spécialités pseudo italiennes ou pseudo gastronomiques.
C'est un indien qui fait dans la cuisine du nord, celle
héritée des palais mongols, une cuisine
raffinée, songée et faite avec soin. La carte propose
des classiques riches en beurre clarifié, crème et
massala bien franc, mais préparés avec la main leste.
Et les chefs venus directement de New Delhi ont été
invités à s'installer au troisième étage
de la vieille maison victorienne, à quelques mètres de
leur lieu de travail. Peu importe ce que l'on peut en déduire,
il faut reconnaître que le résultat parle de
lui-même: tant le dosage des épices que la cuisson des
viandes et des légumes, jusqu'aux présentations, tout
est impeccable.
Ambiance
On est aussi charmé par l'ambiance de vieux palais
exotique, soutenue par un décor rococo, éclairé
discrètement, mais avec des luminaires aux couleurs criardes;
paré de beaux tissus et d'objets de bois sculptés, sans
doute retirés d'habitations centenaires ou même de
luxueuses résidences du sous-continent. En dépit du
raffinement, on est pourtant loin de ces décors de designers
composés en fonction de l'esthétique plutôt que
la mise en valeur de la cuisine. Dans ces cas-là, on se
demande parfois ce qui a poussé les patrons à
s'installer sur une artère connue pour son
tape-à-l'oeil.
Nos choix ont été influencés par le
climat humide et chaud de cette fin d'été qui
n'était pas sans évoquer une soirée en terrasse
quelque part à Bombay ou Calcutta. Des entrées de
samosas farcis de pommes de terre et de pois, assaisonnés avec
maîtrise et assurance, dans une pâte croustillante et
très fraîche et passés en friture juste quelques
instants. Aussi, un plat d'okras frits absolument fantastique, des
galettes de pommes de terre servies autour d'un curry de pois
chiches, tout était remarquablement savoureux. Une cuisine
où l'on joue vraiment à doser les épices de
manière contrôlée.
Pareille application dans les plats principaux: un daal,
curry de lentilles jaunes, tempérées par des
épices sautées et ajoutées en fin de cuisson; un
curry d'agneau classique, le rogan Josh, la viande marinée
dans le yaourt et la cardamome puis cuite dans une sauce
intensément aillée et aussi un plat d'aubergines
rôties et de pois verts cuits avec un massala au parfum de clou
de girofle et de cannelle. Le riz, aérien. Les pains, moites
et bien beurrés, fondants.
Rien n'est parfait
Seule ombre au tableau, le navratan, un korma (technique de
cuisson à la crème et aux noix) de légumes et de
poulet, farineux et trop doux, qui nous boulonne un peu ce feu
d'artifice autrement sans anomalies. Nous dirons que tout n'est
jamais entièrement parfait en ce bas monde. La finale n'eut
pas droit aux douceurs bien inutiles qui ruinent souvent ce genre de
repas en alourdissant ce qui, disons-le, n'est pas exactement une
cuisine légère.
Mais il y a et il y aura encore des émotions ici, et au fond
c'est ce qui compte, car voilà enfin une cuisine indienne qui
décoiffe et qui pétarade, et ce n'est pas par l'usage
immodéré des piments forts.